05. Du graffiti dans les espaces d’enfermement : quels messages et quelles valorisations ?

Les graffitis sont souvent étudiés avec un prisme très local, en une succession de monographies. Tenter de les comprendre peut passer par un regard modifié : peut-on identifier des permanences de sujets et de traitement dans une catégorie de graffitis ? Si on tentait de comprendre le message d’un certain type de graffiteur ? Le cas des graffitis réalisés dans des espaces carcéraux est assez particulier pour qu’on tente de lui appliquer cette approche.

Les prisonniers, à la différence des touristes, des soldats ou des constructeurs, disposent souvent d’un temps long et de l’opportunité de tracer des graffitis. De plus, on note une certaine profusion des graffitis carcéraux qui sont parvenus jusqu’à nous, sans doute grâce à l’existence d’un corpus initialement très riche, mais aussi à une préservation plus forte que d’autres graffitis laissés sur des espaces ouverts à tous.

Peut-on identifier des spécificités du graffiti carcéral ? Rien d’original dans les thèmes traités, qui reprennent les classiques du graffiti : on y évoque en mots ou en dessins la religion, la vie quotidienne, et on y retrouve le motif dominant des bateaux. Ils dénotent en revanche un rapport spécifique à l’espace et au temps : le graffiti est le seul moyen de lutter contre la monotonie et la perte de repères face au temps carcéral, et les thèmes évoqués traduisent une volonté d’évasion hors de l’espace contraint de la cellule. Au-delà de la maitrise du temps présent (calendrier, traits pour marquer les jours qui passent, et expressions qui sont toutes des refus intrinsèques de la loi du silence qui s’impose aux prisonniers), le graffiti est aussi trace pour le futur, et montre une volonté d’en faire la base d’un souvenir ou d’ériger un fait historique en moment essentiel d’une histoire collective. On retrouve ce questionnement autour du temps et de l’espace dans le graffiti contemporain : il s’agit alors d’envahir un nouvel espace (via les métros, et d’insuffler un mouvement, une rencontre aussi entre différents styles) et de s’inscrire dans une durée qui dépasse largement l’instantanéité à laquelle on cantonne les actes des graffeurs.

Ce dernier parallèle ouvre un débat plus large : le graffiti est-il finalement, loin du vandalisme auquel on l’associe, l’acte d’artistes ? Existait-il par exemple dans les prisons des graffiteurs, comme les tatoueurs, capables de réaliser des œuvres d’art au nom des autres ? De multiples exemples comme le d’Artagnan de Cholvy ou le mur des prisonniers de 1848 à If peuvent le laisser croire.

Mais rien ne le prouve…l’étude des graffitis en est encore à ses débuts. Elle pose des questions de mise en valeur : de nombreux sites, comme le château d’Edinbourgh ou la tour des prisons de Lunel, ont mis en place un parcours faisant la part belle à la présentation et à l’explication des graffitis présents dans le parcours de visite.

L’année 2018 sera l’occasion d’une réflexion plus dense sur ce sujet, avec la proposition du Centre des monuments nationaux d’une saison culturelle autour du graffiti historique, qui sera mis en valeur dans 9 sites gérés dans son réseau.

Par Laure Pressac :


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