06. Le graffiti entre les pages De Virgile à Thomas Mann (P.3/3)

En fait, les romanciers modernes semblent apprécier le zeste de piment et d’étrangeté qu’apporte à leur prose un signe plus ou moins cabalistique. Tantôt c’est un graffito en forme de lune qui sert de signature aux meurtres commis par un certains Lula chez Richard Mortaneri (42), tantôt, lorsque, dans La Mort et la boussole Jorge Luis Borgès décrit une série de crimes, il les signe d’un graffito inscrit, soit sur une feuille de papier, soit sur le mur à la craie, ou encore, pour le dernier crime, d’un dessin obscène sur une des ardoises des arcades de l’auberge. (43)

Umberto Eco, lui, traînant son inquiétude dans les souterrains parisiens, se rassure en constatant qu’il s’agit seulement, pour s’en sortir, « de relever une série de signes de tout type qu’on trouve le long des parcours, comme le profil d’une guillotine, une ancienne plaque, l’esquisse au charbon d’un diablotin, un nom, peut-être tracé par qui n’est plus jamais ressorti de ces lieux ! » (44)

Remonté à la surface, errant dans Paris du XIXème siècle, il décrit un effroyable coupe-gorge, avec « la plus belle collection de tord-boyaux… Les vrais clients sont dans la salle du fond. Tous les murs sont historiés par les clients et ce sont presque toujours des dessins obscènes. » (45) Description qui correspond tout à fait à ce que fut le Château-Rouge, bouge célèbre de la rue Galande incorporé vers 1900 dans la « tournée des grand ducs ».

En période troublée, le poids du signe-symbole peut coûter cher. Témoin la réaction, vécue, d’une élève d’un lycée parisien qui, en 1942, ayant inspecté attentivement son pupitre en entrant en classe, y découvre un graffito et lève le doigt : « Madame, madame, madame, il y a une croix de Lorraine (ou une croix gammée, ou une faucille et un marteau) gravée sur mon bureau… et ce n’est pas moi. » (46)

Quant à Thomas Mann, il souscrit à la métaphore du pouvoir du signe en plaçant son héros sous le signe du carré magique : « au-dessus du piano… des punaises fixaient une gravure, un diagramme arithmétique déniché dans un bric-à-brac ; un carré magique, comme on disait, tel qu’il figure à côté du sablier, du cercle, de la balance et du polyèdre sur l’eau-forte de la Mélancolie de Dürer. » (47) Son ordonnance inéluctable, close sur elle-même, lui semble la marque « fatidique » du destin désespéré d’Adrian Leverkühn, musicien soumis à l’emprise du génie et de la folie, destin métaphore à son tour des abîmes de l’Allemagne nazie.

Peut-on déchiffrer les signes ? C’est ce que se demande Dominique Rolin en examinant son visage vieillissant : « l’ouvrage du vieillissement échappe à la banalité, il s’agit plutôt de calligraphie. Le temps, mon puissant allié, se charge sans effort, à la fois vite et lentement, d’une mission de graveur appliqué, malin, fragile et têtu. Sa conscience d’artisan m’a réduite à l’état d’un tissu serré de graffitis. On voudrait lui donner un sens, infantile ou savant, mais toute interprétation est impossible. Sans doute ces graffitis-là ont raison de rester secrets. » (48)

Certains auteurs voient dans le graffiti le témoignage d’un événement ou d’un destin. Pour n’en citer qu’un exemple, Jean des Cars, en revisitant les châteaux de la Loire, commente ces messages, « entre autre ceux des Templiers que leur tragique destin a rendus célèbres. » (49)

Tragique aussi le sort du prisonnier de Dominique Hernandez qui, « jeté sans autre forme de procès dans un cachot du Fort Sant’Angelo, lit sur les murs les inscriptions de ceux qui s’étaient déchiré les ongles en essayant de se hisser le long des parois. » (50)

Plus près de nous, Henri Dabot, chroniqueur attentif du siège de Paris et de la Commune, raconte que le fils de l’un de ses amis en juin 1871, « a grimpé au Panthéon… et sur le mur circulaire qu’entoure la colonnade, il a vu, creusés au couteau, ces mots mystérieux : Ici – UN – <BRVAVE (sic) A VERSE SON SANG. » En 1895, plus de vingt ans après, continue-t-il dans son journal, « j’eus le désir de voir cette inscription douloureuse » et il l’a retrouvée, « avec quelle émotion, inutile de le dire. Elle est en grands caractères, écrits fiévreusement, le mot BRAVE est incorrect, le V est reproduit deux fois. Il était là, le fédéré, derrière l’une des colonnes qui font face à la rue Soufflot, merveilleusement posté, et pour envoyer la mort et pour la recevoir. » Inutile de compter l’y retrouver, elle a disparu. En effet, l’éditrice et préfacière des Griffonnages a pu, elle aussi, récemment (en 2011) accéder à la partie de la colonnade en question ; « l’inscription relevée par Henri Dabot en 1895 n’est plus lisible… nous avons pu lire les lettre A et plus loin VE, mais elles semblent avoir appartenu à un nom isolé plutôt qu’à une inscription. » (51)

Témoins encore ces signatures gravées avec un diamant spécial sur les vitres du château de Wolfsgarten, en Hesse, de Nicolas II à Benjamin Britten, de Thomas Mann à Mick Jagger. Là aucun désir de la part des visiteurs célèbres de s’incorporer au château, bien plutôt désir de la part du propriétaire d’en recevoir un surplus d’honneur. En rappelant cette coutume, Frédéric Mitterand note qu’elle se pratique aussi au palais royal d’Amalienbrog, au Danemark. (52) On sait que les demoiselles invitées chez Lasserre en faisaient autant sur les miroirs pour vérifier le bon aloi de diamants offerts.

Bien que déclarant « ne pas faire trop de cas des graffiti » ; Kenneth White, parcourant les Balkans, en relève certains « qui donnent peut-être une indication de ce qui s’est passé à et peut toujours ressurgir. » En voici un qu’il a vu griffonné sur les murs: de Pula, en Croatie : « Je suis Irica, le Satan de Panonie et mon plaisir est le massacre. » De retour en Serbie, il « continue à rôder, à l’affût de graffiti : « Beware Mafia Politics », « Harry Potter is dead », etc… il conclut en ces termes : « il y a dans beaucoup de ces villes d’Europe Centrale une espèce de pathologie délirante. » (53)

Parfois, le graffiti devient outil, revêt une fonction utilitaire qui n’échappe pas à certains auteurs. Ainsi du marquage de noms sur les baobabs africains par les navigateurs catalans et portugais de XVème siècle, valant « prise de possession du territoire au nom et au profit de la patrie ». Quant aux paysans de Novgorod, c’est sur de l’écorce de bouleau qu’ils expédient à leurs épouses « de la ville où ils font leurs affaires, nouvelles ou directives. » Trois ou Cinq cents ans plus tard, en creusant la terre, on a pu retrouver « intacts des reflets du quotidien. Du coup, poursuit l’auteur, cela m’a donné envie d’utiliser l’écorce de bouleau ; d’y graver une chronique de mon temps que je pourrais ensuite ensevelir. Comme ça, dans trois cent ans les gens sauront de quelle manière nous vivions. Et quels étaient mes petits secrets… » (54)

Même procédé, relate Plutarque dans sa Vie de Pyrrhus : il faut sauver l’enfant, fils du roi d’Epire assiégé, en lui faisant traverser la rivière. Mais comment ? « Un de ces sauveurs s’avise d’arracher de l’écorce de chêne sur laquelle il écrivit avec l’ardillon d’une boucle…, puis entortilla l’écorce avec une pierre… et ainsi la jeta de l’autre côté de la rivière… Ceux qui étaient sur l’autre rive, ayant lu l’écriture de l’écorce…. traversèrent la rivière » (en coupant des arbres pour faire un radeau). « Ainsi fut sauvé l’enfant et celui qui passe le premier « d’aventure. se nommait Achille. » (56)

Aurait-on cru que la Grande Demoiselle, cousine germaine de Louis XIV, soit timide à ce point. N’osant avouer sa passion à Lauzun, « pour lui déclarer sa flamme, elle le conduit près d’un miroir et, de son souffle en ternit un fragment. Sur la buée, d’un doigt, elle trace immédiatement le nom de séducteur… » (57) Elle finira par l’épouser beaucoup plus tard et ce sera un désastre.

C’est un graffiti qui dévoile la supercherie dont fut victime une des propriétaires de Chenonceau, au XXème siècle. Elle croyait avoir fait venir pour une fête une authentique gondole vénitienne, mais en 1985 la découverte d’un graffito a révélé que le faux gondolier et son bateau étaient en réalité napolitains. Gaston Maspero, lui aussi, dévoile une supercherie, ou à la rigueur, une erreur. Alors qu’il pénètre dans la pyramide de Meydoum, en Égypte, proclamée vierge, et « dont on attendait des merveilles, la première chose que j’y vis, en 1881, fut un nom de scribe calligraphié à l’encre dans la feuillure de la porte, le scribe Sokari et, à côté la mention de son collègue Amonmosa. Ils paperassaient sous la XVIIIème dynastie, plus de deux mille ans après la construction et ils allaient examiner le tombeau comme nous visitons celui de Charlemagne à Aix-la-Chapelle… » (58)

Et pour finir, pourquoi ne pas utiliser le graffiti comme moyen idéal de communication ciblée ? C’est ce qu’imagine un des « paroissiens douteux » d’un prêtre polonais sans le sou désireux d’attirer grand monde dans son église. Voici ce qu’on lui suggère : « On sait comment passer le mot très vite. On ne s’embête pas avec des affiches… Il n’y a qu’une seule solution. Un truc qui marque tous les esprits en ville : les graffiti. » Et voilà l’invitation écrite en lettres géantes sur la route. Et voilà la jubilation du graffiteur : « à genoux sur le goudron, j’ai un sentiment de complicité ; On se sent jeune en écrivant les mots… Le moment est si intense que j’ai envie de sauter dedans pour qu’il m’emporte. J’adore le rire de cette nuit. » (59) La fête a eu lieu dans une église bondée.

Laissons le fin mot à un poète qui a tout compris :

“Les signes de vie qui nappent, de
Leur parler simple, les plafonds,
Ont des trésors de malice
Pour se tapir et se taire,
Loin des critiques,
Aux plis des arcatures, aux bourrelets
Des impostes, au tympan,
Au formeret,
Cachette, caverne, abri, oubliette,
Façonnés à musse-pot,
Dans le fond des cartouchières…
Ils épient la circulation du passant.”

Allain Gkykos, Lécheurs de pierre, L’Escampette, 1995

À propos de Claire GUINCHAT :
Ancienne bibliothécaire au CNRS. Elle a conçu une exposition itinérante consacrée aux graffitis.


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