06. Le graffiti entre les pages De Virgile à Thomas Mann (P.2/3)

Dans sa folie et son désordre apparents le graffito permet d’échapper aux « rafales de textes mercantiles qui sonnent » Patrice Lelorain. Il avoue « chercher dans ces élans graphiques une source de réconfort » et en donne un exemple, « choisi avec gourmandise : j’ai lu « les animaux sont vos amis. Vous mangez les animaux. Ne mangez plus vos amis ! Pas de doute, grommelai-je parfois l’illettrisme a du bon ». (23)

Échappant aux normes habituelles de l’affichage, les graffiti « exhibent en surface, façonnent et rendent parlants – parlants ne voulant pas dire clairs – les dépôts des abysses ». Ils témoignent « du tourment ou de l’humour d’intellects en proie à l’ennui, à la curiosité ou aux fureurs du désir ». Ainsi les décrit-il l’ « ordinateur des graffiti » lancé par Roger Blondel dans une ville imaginaire, constellée d’inscriptions et de dessins. (24)

Arturo Pérez-Reverte, lui, consacre un roman entier à un graffeur mythique que personne n’a jamais vu mais dont les œuvres éblouissent. Pour lui, « le graffiti n’a rien à voir avec la perversion du marché. C’est un coup de feu asocial qui frappe en pleine moelle ». (25). Car le graffiti, permettant d’exprimer ce qui ne se dit pas, ou pas de cette façon, desserre le carcan urbain. Pour Jean Baudrillard, philosophe, « ils territorialisent l’espace urbain – c’est telle rue, tel mur, tel quartier qui prend vie à travers eux, qui redevient territoire collectif ». (26)

Ce lien, un exemple en est donné par Charlotte Guichard dans son étude des graffiti de la cheminée de marbre de la chambre d’Héliodore au Palais du Vatican, situés sous une fresque de Raphaël : « soixante-six signatures de peintres, minutieusement gravées et ciselées dans un marbre très dur, recouvrent toutes les faces du manteau de la cheminée… Le premier artiste à avoir inscrit son nom dans le marbre est Nicolas Poussin ». (en 1627) Les noms mettent en scène la communauté de valeur esthétique qui unit les signataires : [Ils] « transforment la cheminée en un véritable monument élevé à la gloire de Raphael et de Poussin. » (27)

N’est-ce pas le même hommage qui est rendu à Nicolas Flamel dans sa petite maison, où il est mort en 1417, et qui, nous rapporte Victor Hugo « commençait déjà à tomber en ruine, tant les hermétiques et les souffleurs (alchimistes) de tous les pays en avaient usé les murs rien qu’en y gravant leurs noms ? » (28)

Et quel vide lorsque ce lien manque ! Lorsque Gustave Flaubert déambule en 1847 dans le château alors délaissé de Chambord, un sentiment navrant le prend : « c’est comme une hôtellerie abandonnée où les voyageurs n’ont même pas laissé leurs noms sur les murs. » (29)

C’est que le graffiti, c’est aussi un éclat de rire pour beaucoup d’auteurs, qui en parsèment leurs pages, telle cette promeneuse de Paris, Hélène Briscoe : « sur le mur d’une impasse, un graffiti tance le curieux : « Serez-vous la ceinture. Crever tous » (sic et resic) qu’une réclame pour des jeans tente aussitôt de rassurer : « L’uniforme du progrès arrive. » (30)

Didier Decoin, dans son roman Docile s’amuse du contraste entre « les symboles provoquant – l’étoile de David, le triangle franc-maçon, la faucille et le marteau marxistes ou la croix de Lorraine » et ce qu’en font les enfants, « les remplaçant par des graffitis représentant des sexes d’hommes. Parfois… ces sexes avaient des yeux qui louchaient ou bien des moustaches, ou encore ils crachaient de l’eau comme la trompe des éléphants. » (31)

Un anonyme, dans un courrier à Télérama (3 septembre 2003) remercie avec humour l’archéologue Jean Clottes pour l’avoir aidé à interpréter des « peintures rupestres » sous un pont. En effet, « on peut y observer des traces noires et bleues formant comme des lettres latines qui pourraient nous laisser lire « N… la police », « message éminemment sacré ». Et il glose sur le lieu de pèlerinage que devait être cet endroit, vu le nombre de bouteilles et de mégots apportés là en offrande.

Tout aussi énigmatiques apparaissent aux nouveaux Bouvard et Pécuchet réanimés par Frédéric Berthet, lorsqu’ils se réveillent dans leur maison de Chavignolles, « des inscriptions dont ils ne comprenaient pas tout. Des sigles mystérieux avaient été tracés, ils crurent y reconnaître des civilisations anciennes, des langues disparues… Des vandales, s’enquit Pécuchet, attristé ? ou bien des antiquaires », répondit Bouvard. (32)

Hugo, toujours lui, jongle aussi facilement avec les lettres ésotériques qu’avec la langue française. Dans Notre-Dame de Paris, il met dans la bouche de l’alchimiste et archidiacre Frollo l’invite suivante : « Je vous ferai lire les hiéroglyphes dont sont couverts les quatre gros chenets de fer du portail de l’hôpital Saint-Gervais…Nous épellerons encore ensemble les façades de Saint-Côme, des Ardents… ». Toujours attentif à l’actualité, en arpentant Paris en juin 1848, il relève les graffiti ironiques laissés « sur les volets des boutiques fermées ». Ayant appris que le Conseil municipal de Charleville projette la destruction d’une tour féodale de la cité, voici ses commentaires sur la séance dudit Conseil : « Croyez-vous que jamais Rabelais, que jamais Hogarth auraient pu trouver quelque part faces plus drolatiques, profils plus bouffons, silhouettes plus réjouissantes, à charbonner sur les murs d’un cabaret, ou sur les passages d’une batrachomyomachie ? » (33)

Lui fait écho en 1850 pas moins que l’inventeur de la bande dessinée, le suisse Rodolphe Töpffer, qui subodore et regrette que « les petits bonshommes que nos tambours de régiment ou nos gamins de collège façonnent avec une rare gaucherie sur les murailles de nos rues actuelles et sur les parois de nos corps de garde aujourd’hui » auront perdu « vie et vivacité de mouvement » s’ils sont obligés d’aller dans une école de dessin. Incidemment, il remarque une sorte de permanence entre les graffiti trouvés à Pompéi et « ces petits bonshommes ». (34).

Et puisque nous sommes en Suisse restons-y avec André Gide qui persifle : « Quelle propreté partout ! On n’ose pas jeter sa cigarette dans le Lac. Pas un graffiti dans les urinoirs. Le Suisse s’en enorgueillit ». On croirait entendre Orson Wells !

Est-ce pour rire ou en pleurant qu’un poète portugais vagabond Herbero Helder écrivit sur les murs d’un bouge parisien : « Mon Dieu, faîtes que je sois toujours un poète obscur ». Vœux exaucé. (36)

Plus étranges encore apparaissent à bien des auteurs les signes graffités, dont certains semblent relever d’époques lointaines, voire de la préhistoire. Aux quadrillages, cupules, signes géométriques, zigzags, oscillations en vagues, « grands signes dans l’art pariétal paléolithique » (André Leroi-Gourhan), semblent répondre les signes incorporés aux fresques et graffs modernes flèches, croix, cibles, têtes de mort, étoiles, giclures… « ensemble de traits et de marques qui ressemblent à une décoration » pour William Trevor (37) ou «écriture si ornée qu’il ne pouvait rien en déchiffrer, semblable au sumérien ou au phénicien… » pour Thomas Perry devant les rames multicolores du métro new-yorkais. (38)

On peut se demander si les regrets exprimés par Raymond David (39) devant notre incompréhension des signes gravés ou peints paléolithiques ne pourraient concerner cet autre ensemble de figures, si éloigné dans le temps mais parfois si proche de forme. Cette même difficulté à comprendre le sens de ces symboles est relevée par le romancier allemand Heinrich Steinfest qui, longeant un mur couvert « de signes abstraits ou de symboles concrets » y voit « une peinture rupestre contemporaine ».. (40)

Même constatation chez Octave Charpentier lorsque, cheminant vers 1900 à travers Montmartre, il note que « les murailles sont illustrées d’emblèmes et d’inscriptions qui rappellent le mur céramique près de l’antique jetée d’Alexandrie, où les amants inscrivaient les noms des courtisanes désirées et les prix offerts. » Mais il regrette que les « Julot aime Lolotte et les cœurs percés de flèches remplacent les poétiques noms de ce temps et les offrandes en oboles, drachmes et mimes ». (41)


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